Vers un « Ordre » Scout...

mardi 29 mars 2011
par jabiru

(quelques citations du Père Jacques Sevin, extraites de son éditorial du Chef de Janvier 1931 )

JPEG - 5.4 ko Que vous dire, mes fils et frères chefs, en ce début de l’an de grâce 1931 ? (….) Ce qui me frappait, plus encore que la vision de cette fraternité totale, absolue, de cette charité si débordante et si disciplinée à la fois, c’est la réalité substantielle qui se trahissait sous ces apparences, c’était, pour qui sait vous connaître, tous et toutes, la somme prodigieuse de vertus chrétiennes, d’esprit scout, et pourquoi ne pas prononcer le mot, de sainteté scoute qui était là vivante, frémissante, et si divinement belle, sous nos regards. Et je songeais, non seulement que cela valait bien la peine de vous avoir fondés, - n’est-ce pas Vieux Loup, Grangeneuve, Macédo, Gasnier, Sarazin ? – non seulement que vous étiez bien tels, chefs et cheftaines, que nous vous avions rêvés, mais encore que nous nous trouvions là en présence d’âmes d’une qualité nouvelle, d’un monde spirituel à part, d’un certain nombre de pensées, d’aspirations qui tendent à se répandre, à s’imposer à l’attention et aux mœurs et vont à faire régner dans la société contemporaine un certain ordre intellectuel, moral et pratique, qui, procédant du scoutisme, ne pourrait mieux se définir que par le terme d’« ordre » scout, au sens où l’ordre français régnait en Europe au siècle du Grand Roi, où l’ordre romain informait le monde à l’époque de la naissance du Christ.

Qu’est-ce donc, ainsi entendu, que cet « ordre » scout, idéal encore d’un très petit nombre, réalité nationale de demain ou d’après-demain, lorsque suivant le vœu du major Waley, nous serons, plaise à Dieu ! deux cent cinquante mille ?

L’ordre scout, c’est la hiérarchie des choses telle que le scoutisme la suppose, la veut ou la fait. Le scoutisme n’est pas une philosophie, mais une éducation, et comme toute éducation, il implique une philosophie. Il suppose une certaine conception de ce que doit être l’homme vraiment homme, la vie vraiment vie.

A la base, je trouve ce culte absolu de la vérité, qui est la plus belle disposition de l’esprit humain puisqu’il est fait d’abord pour connaître ; culte si délaissé aujourd’hui et si déconcertant que ceux-là qui lui sont fidèles sont classés rétrogrades ou insupportables. Mensonge, dissimulation, parade : Tout ce qui biaise, tout ce qui détourne, tout ce qui colore, tout ce qui n’est que paraître et non être, tout cela est pour un scout une atteinte à l’ordre essentiel sur lequel il a construit sa vie et son âme. Et voilà déjà de quoi ne pas ressembler à tout le monde.

La deuxième colonne de notre temple intérieur, c’est le loyalisme. Je sais : Depuis la mort du Loyal Serviteur le vocable a perdu ses lettres de naturalisation. La réalité aurait-elle donc disparu de notre sol ? Est-ce donc une singularité parmi des Français frondeurs et questionneurs de toute autorité, que d’être fidèle au chef parce qu’il est le chef, d’entrer de parti pris dans sa pensée, de s’identifier avec elle et de lui donner raison d’abord ? Avoir à cœur l’honneur du chef autant et plus que le sien propre, être ombrageux dès qu’on y touche, être ingénieux à le mettre en valeur en disparaissant soi-même ; et s’il s’agit d’inférieurs, savoir les soutenir, les défendre, les couvrir au lieu de rejeter sur eux les échecs dont nos ordres mal donnés sont souvent la cause responsable, - ce loyalisme est encore une fleur de la vérité admise, mais de la vérité faite, et sans lui il n’y a pas de scoutisme et l’« ordre » scout est faussé.

Au milieu d’un monde anarchique où le mot de service, au rebours de l’Evangile, est devenu synonyme d’abaissement et d’humiliation, où l’égoïsme ne se dissimule plus comme une tare, mais se glorifie comme un principe et comme la vertu des forts, la seule vertu ! – l’ordre scout réalise encore ce paradoxe de s’édifier sur le service et le dévouement, de faire des ambitieux à l’envers, des mercantis du désintéressement, des profiteurs du sacrifice personnel. Dans tous les sens du mot, mori lucrum est leur devise, et comment voulez-vous qu’on y comprenne quelque chose ?

L’ordre scout, c’est encore la fraternité universelle, car devant le Christ il n’y a ni riche ni pauvre, ni ouvrier ni bourgeois, et nous sommes tous du même « milieu » ; et il n’y a pas non plus de Juif ou de Gentil, et les jeunes Tasmaniens comme les Lettons sont mes frères à moi, et je les aime assez pour vouloir les comprendre et travailler avec eux, si c’est possible, à supprimer la guerre. C’est encore, cet ordre idéal, l’homme, chef, roi, et de droit divin, exploiteur de la création, mais comptable à Dieu de son exploitation et donc respectant l’univers, sachant asservir la nature sans l’enlaidir ni la mutiler, sans permettre à la moindre souffrance inutile d’outrager la plus humble des créatures. L’ordre scout, c’est une place pour chaque chose bonne, et chaque chose et chaque être à sa place : L’esprit au-dessus de la matière, certes, mais la matière existant sans être un mal à côté de l’esprit. et donc le scout développe son corps et le rend fort, souple et beau, et il aiguise ses sens parce qu’ils sont les très nobles serviteurs de l’esprit.

C’est encore, cet ordre insolite, la discipline de l’extérieur par l’intérieur, le souci du travail fini, du mot exact et adéquat à la pensée ; c’est la sagesse prévoyante, tempérante, au grand sens théologique du mot, qui ne prodigue rien, ne gaspille rien, car elle n’est que la gestionnaire et l’intendante des biens de Dieu ; c’est par dessus tout, enveloppant tout comme d’une auréole vivante, la joie, la joie remise à sa place dans la vie des hommes, pour qui elle est un devoir, une obligation et l’apprentissage de notre bonheur éternel, et réinstallée dans la religion qui est la grande joie apportée au monde, et qui n’est ni funèbre ni renfrognée ni déprimante, mais rayonnante, lumineuse, épanouissante, rose de vitrail embrasée par le Soleil de justice.

Et c’est enfin, l’ordre scout, la pureté aux yeux clairs qui regarde droit devant soi, qui n’ignore pas le mal, mais qui voudrait le rendre impossible, qui ne lui reconnaît aucun intérêt, aucun droit et aucune beauté, qui n’admet pas les contrefaçons et les profanations de l’amour, et qui seule peut apprendre aux chrétiens et aux chrétiennes comment ils doivent se respecter, se sourire et s’aimer…

L’« ordre » scout, c’est cela, et c’est cela que nous voulons.

Belle merveille, direz-vous. Et l’ordre chrétien, qu’est-il autre chose ? Vous n’avez rien inventé.

Précisément, et heureusement. Non, nous n’avons rien inventé, et c’est cette identité essentielle avec l’ordre du christianisme, avec l’esprit du christianisme qui fait notre seule force, notre seule valeur. Mais l’esprit de François d’Assise est bien l’esprit de Jésus-Christ, et nul ne songe à contester l’orthodoxie et l’originalité de la " joie franciscaine ". Mais toutes les grandes familles spirituelles qui au cours des siècles ont pris naissance, familles bénédictines, carmélitaine, dominicaine, ignacienne et les autres, toutes certes avaient leur esprit propre, et toutes avaient et ont toujours le seul esprit du Christ et de l’Eglise ; toutes instauraient tour à tour un certain " ordre " nouveau de choses et de vie, et c’était leur « ordre » à elles, et c’était toujours le seul et même ordre chrétien qu’à leur façon elles réalisaient.

Il y a donc bien place, en ce sens là, pour un certain « ordre » scout qui a pour seule originalité d’être chrétien à fond, et de croire que c’est possible.

Famille spirituelle, j’ai prononcé le mot.

PNG - 179.8 ko Lorsque, voici onze ans, nous nous emparions du mouvement scout pour prouver qu’il n’était pas complet, qu’il n’était lui-même qu’à condition d’être catholique, nous pensions bien faire œuvre d’éducateurs et créer ce style de garçons qui s’appellerait le scout de France. Mais combien peu entrevoyaient alors que ces milliers de garçons et les milliers de filles qui les suivraient, que ces milliers de maisons françaises où le scoutisme pénétrerait, seraient unis un jour par les liens plus profonds que ceux d’une association matérielle, et que nous deviendrions infiniment plus qu’une œuvre ou même qu’un mouvement, mais un esprit, et une famille, une seule, vivant de cet esprit.

C’est pourtant la réalité qui s’impose, et c’est là un fait très grave, qui nous confère de graves responsabilités. On conçoit qu’à ses débuts le visage maternel de l’Eglise se soit penché, avec une ombre d’inquiétude dans le regard, sur le berceau de ce nouveau-né dru et remuant qui promettait de n’être pas tout à fait un petit garçon comme les autres. Elle est rassurée maintenant, notre mère, et elle a bien voulu nous dire l’autre jour, par la voix du premier cardinal de France, qu’elle plaçait en nous « la meilleure de ses espérances ». Mais comme nous la remercions de sa vigilance, comme nous la prions de nous envelopper toujours de sa sollicitude, comme nous lui demandons de nous dire toujours si nous sommes bien tels qu’elle nous désire et qu’elle nous espère, comme nous la supplions de ne jamais permettre que ses enfants chéris deviennent des enfants prodigues, comme nous la conjurons de diriger toujours, maternellement infaillible, les pas de ceux qui doivent, par définition, éclairer la route, et qui, adoubés par elle chevaliers de l’Action Catholique, n’ont plus qu’une ambition : Se faire tuer pour vous, maman, aux avant-postes !…

Que fera donc cette grande famille scoute de France, et comment va-t-elle scouter ?

Colonialement, vous disions-nous l’année dernière. Et le mot d’ordre emportait l’adhésion enthousiaste du plus grand de nos coloniaux, notre maréchal. A l’approche de l’Exposition où son génie a dressé pour nous le tableau saisissant de l’empire français, je ne vois rien dans ces pages que je ne doive redire encore. Mais la place me manque pour y revenir, y insister comme je le voudrais, et au surplus, c’est moins redire qu’il faut, que compléter. Au-dessus de la guerre, il y a la paix, proclamait Foch. Au-dessus de la paix humaine que fait régner le colonial, il y a la paix divine que prêche et qu’apporte le missionnaire. Colonialement, c’était bien. Missionnairement, c’est mieux encore, et voilà, mes fils chefs, comment nous, scouts de France, nous devons scouter.

Un mouvement comme le nôtre n’est pas parti de si humbles origines pour arriver si vite à un tel rayonnement moral, sans que Dieu lui ait départi, modeste et temporaire autant qu’il Lui plaira, mais réel pourtant, un rôle à jouer, une mission à remplir. Et puisque vraisemblablement notre mission consiste à établir cet « ordre » scout dont nous parlions tout à l’heure, en bref, à scoutiser la France et remettre les chrétiens en chrétienté, c’est en vous faisant pour une part des âmes de missionnaires, que vous, les chefs, vous y arriverez.

Qu’est-ce donc qui fait la puissance d’expansion du missionnaire ? Le perfectionnement de son outillage, ses autochenilles, ses carabines et son cinéma ? Ou sa science coloniale, sa connaissance de la langue, son endurance physique, son esprit d’organisation ? Tout cela est bon, utile, parfois nécessaire, n’importe quelle croisière noire, blanche ou jaune en a besoin, et moins l’apôtre en sera dépourvu, mieux cela vaudra. Mais ce dont il ne peut se passer, ce qui seul rend son action féconde, c’est son capital surnaturel, la profondeur de sa foi, la richesse de sa charité, en d’autres termes, la splendeur de sa sainteté.

Ainsi, pour que le mouvement scout se propage, pour que « l’ordre scout » s’établisse de par la France et le monde, ce qu’il nous faut, c’est des scouts d’abord, de vrais scouts, bons campeurs, bons traqueurs, bons pionniers, qui soient tout cela et qui soient des saints.

Des scouts qui soient des saints ; Il ne faudrait avoir peur ni du mot, ni de la chose ; La sainteté n’est d’aucun temps ni d’aucun uniforme particulier, et elle ne se confond pas avec la canonisation. Entre le saint du ciel et le chrétien en état de grâce, la mort intervenue fait la seule différence, et des saints véritables, en chair et en os, nous en coudoyons tous les jours sans le savoir, et quelques fois en le sachant !

Il peut donc, il doit donc y avoir des saints scouts et une certaine sainteté scoute. Aumôniers et chefs, nous avons le devoir de la susciter en nos garçons et plus que le droit de la rechercher humblement pour nous-mêmes.

Cette sainteté, pour qu’elle soit « scoute », il faut que d’une certaine manière elle soit le résultat de notre vie de scouts, de nos principes, de nos méthodes scoutes. Or, dans quel sens travaillent ces méthodes, ces principes, et le cadre même de notre vie ?

Dans le sens de la sincérité d’abord. Chez le scout et dans la vie scoute, rien de convenu, de factice, de truqué. L’âme et les choses sont vraies. On est ce qu’on est, et paraître importe peu. N’avons-nous pas horreur instinctive de tout ce qui est apparat, masque et parade ? La réalité, voilà ce qu’il nous faut et ce que seul nos yeux admirent. Sincérité des paroles, sincérité des regards, sincérité du cœur. C’est cela qui crée cette atmosphère de confiance, de droiture claire et de charité que l’on respire chez nous : L’air du bon Dieu, qui est Vérité.

Et puis nous sommes jeunes. Ce qu’on fait à Cham ? Apprendre aux enfants à devenir hommes en apprenant aux hommes à redevenir enfants. La jeunesse d’âme, l’enfance d’âme, l’enfance spirituelle doivent être de nos caractéristiques les plus chères. L’ingénuité de l’enfant qui s’ignore, sa confiance aveugle, son abandon total en l’affectueuse autorité paternelle ou maternelle, tout cela transposé dans le domaine surnaturel et réglant nos rapports par rapport à Dieu, voilà encore ce qui doit rayonner de nos âmes et de nos visages, ce qui nous aidera à tenir notre promesse, la quatrième promesse des scouts, celle de ne jamais vieillir !

Enfin, notre vie même de campeurs agit, si nous savons bien la comprendre, dans le sens sanctifiant du détachement. Le camp comporte toute une ascèse, et ce n’est pas seulement parce qu’il est plus débrouillard que le routier a le sac moins chargé que le novice, mais parce qu’en avançant il se dépouille, il simplifie sa vie autant que son équipement et dégage son âme jusqu’à estimer superflu ce que naguère il jugeait nécessaire. Moins il possède et plus il se possède, et plus il peut se donner, puisqu’il est libre.

Sincérité, jeunesse spirituelle, dépouillement, voilà pour nous borner, quelques-unes des notes de cette sainteté de kaki vêtue qui ne fleurit pas encore les vitraux de nos cathédrales, mais dont témoigneraient, non seulement « la Source de Chamarande », mais les ruisseaux où se mirent les tentes de nos garçons, « si l’eau qui court pouvait parler », si surtout nos prêtres qui la voient, cette sainteté, peu à peu se dessiner et grandir dans les âmes, pouvaient dire tout ce qu’ils voient.

(…) Là où ils sont allé, là où ils sont et nous attendent, eux les premiers saints scouts, va, scout de France !… Pas moins haut !

Père Jacques Sevin, Commissaire à la Formation des Chefs , éditorial de Janvier 1931


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