L’école réaliste et le scoutisme

jeudi 26 juillet 2012
par  jabiru

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Pour le bon pédagogue chrétien, l’alternative n’est pas aujourd’hui entre école (de pensée) sensualiste et école (de pensée) intellectualiste, comme on le laisse accroire trop souvent et comme le pensent parfois certains établissements " traditionalistes " (3), mais dans un retour à l’école (de pensée) réaliste en assumant la part de vérité qu’il peut y avoir dans chacune de ces deux écoles fondamentalement erronées. A l’exemple du scoutisme 4).

Par un certain " empirisme organisateur " en matière d’éducation, le génie propre de Baden Powell (BP) et de sa méthode pédagogique fut justement de renouer, en marge du système scolaire, avec l’esprit réaliste de l’école médiévale.

Rompant résolument avec la pédagogie idéaliste régnante alors, il proposa par ce retour original au réel, un nouvel art éducatif capable de redresser bien des erreurs, à commencer par celles dans lesquelles s’enlisait ce système scolaire depuis des lustres.

" Le vrai scoutisme, explique PGK, trouve sa source par delà trois siècles de pédagogie rationaliste, dans l’esprit de l’éducation de l’ancienne Chrétienté. Nous ne considérons pas comme intrinsèquement perverses toutes les tendances de la pédagogie nouvelle. Notre mouvement représente même sur plusieurs points la même réaction naturelle contre la dictature cérébrale de la pédagogie rationaliste. Nous rejoignons l’école nouvelle par le biais des méthodes actives, c’est-à-dire les expériences d’action, le jeu, l’intérêt, le travail manuel, toutes choses qui font partie de la pédagogie réaliste et par conséquent du scoutisme. Mais le scoutisme se sépare, dès le départ, de la pédagogie nouvelle dont les postulats de base sont aussi faux que ceux du rationalisme platonicien.

" Le vrai scoutisme possède ses sources autonomes. Il ne se rattache ni au grec Platon, ni au suisse Rousseau, mais plutôt à l’européen saint Thomas qui disait : "Je n’éprouve aucune honte à déclarer que je crois ma raison informée par mes sens... Il n’y a rien dans l’esprit qui ne soit passé par les sens." Cette affirmation s’oppose à l’école rationaliste qui dévalorise le corps et qui veut tout tirer de la pensée. Mais c’est aussi une réplique à l’école nouvelle qui pense que l’enfant à l’état de nature porte en lui l’essentiel de la civilisation et qu’il est capable de la retrouver tout seul. "

Les deux articles de la loi de la meute — Le louveteau écoute le vieux loup. Le louveteau ne s’écoute pas lui-même — suffisent à montrer comment le scoutisme s’oppose radicalement à l’école nouvelle, même s’il en emprunte certains éléments psychologiques et méthodologiques.

Par observation réaliste de la nature, des hommes et des enfants, BP savait que la loi du monde, des hommes et des enfants ne dépendait visiblement pas du seul monde, des seuls hommes et des seuls enfants. D’où la loi scoute précisément, " traduction folklorique mais fidèle du Décalogue " (Jean Madiran), " traduction en formules brèves et claires, ad mentem adolescentium, des principes posés par le Décalogue et le Sermon sur la Montagne " (chanoine Cornette).

Quand le scoutisme accorde avec BP au moins 5 % de bon dans la pire des crapules, fut-il un enfant, il exprime métaphoriquement :

* d’une part, contre la pédagogie nouvelle, que l’enfant n’est pas innocent, naturellement bon : il peut rester chez lui 95 % pour le péché originel, ce qui n’est tout de même pas mal ;

* d’autre part, contre la pédagogie janséniste (intellectualiste), que la nature même blessée, reste fondamentalement bonne : le péché originel ne vicie pas substantiellement nos facultés qu’il faut précisément rendre vertueuses pour les faire tendre vers les 100% de la sainteté !

" Ignorer que l’homme a une nature blessée, inclinée au mal, donne lieu à de graves erreurs dans le domaine de l’éducation, de la politique, de l’action sociale et des mœurs ", rappelle le Catéchisme de l’Eglise catholique. L’école réaliste ne l’oublie pas. Ce qui ne l’empêche pas, à l’inverse de l’école intellectualiste, de s’appuyer sur le positif naturel, fut-ce seulement 5 %, pour faire avancer le développement personnel, avec le secours de la grâce de Dieu.

La confiance est à la base de la méthode scoute qui reprend en quelque sorte l’idée de l’auto-éducation de la pédagogie nouvelle mais en l’encadrant dans cinq dimensions (la nature et le camp, la patrouille, la règle du jeu, le civisme, l’engagement et la promesse) avec cinq buts (santé, personnalité, sens du concret, sens de Dieu, esprit de service) et cinq moteurs (intérêt, action, responsabilité, système des patrouilles, cour d’honneur et conseils de chefs).

Le sens de Dieu qui est l’un des cinq buts du scoutisme est la clef de voûte de l’ensemble. Si l’enfant se meut de plus en plus de lui-même dans l’aventure de son éducation, aidé bien sûr et soutenu par des institutions adéquates, c’est fondamentalement pour répondre à l’appel et à la volonté de Dieu qui attend son accomplissement dans ce monde et dans l’autre.

Mais l’enfant a besoin de l’adulte comme il a besoin de la loi. Il a besoin de modèles et de directives comme il a besoin de liberté et d’autonomie pour affirmer sa personnalité en se confrontant au réel. Respectant ce couple autorité-liberté, le système des patrouilles va permettre admirablement de répondre à ce double besoin par la médiation notamment du chef de patrouille entre le monde des enfants et le monde des adultes.

(...)

Tous les enfants jouent à être des hommes, mais ils y jouent aujourd’hui virtuellement, puérilement, en vain, tandis que le scoutisme leur offre d’y jouer véritablement sans perdre pour autant leur âme d’enfant. " Apprendre aux enfants à devenir des hommes en apprenant aux hommes à redevenir enfants ", selon la formule du P. Sevin : telle est bien l’originalité du scoutisme qui rompt à cet égard aussi bien avec la pédagogie nouvelle qu’avec la pédagogie intellectualiste. Par son jeu pédagogique, le scoutisme réapproche paradoxalement le monde des enfants du monde des adultes. Car le jeu est école de la vie et la règle du jeu est règle de vie... Avec science et morale, art et méthode, le scoutisme veut rendre l’enfant vertueux, c’est-à-dire lui apprendre peu à peu chaque jour à vaincre la nature, comme un homme.

Sans retrouver l’unité sociale du Moyen-Age avec son éducation domestique (désormais révolue) et son insertion précoce de l’enfant dans la vie active, le scoutisme retrouve du moins, à côté de l’instruction proprement scolaire, le contact avec le réel. Par la voie d’enfance, il retrouve les voies de la vertu active, de la confiance et de l’exigence, sans oublier la miséricorde. Il retrouve l’unité substantielle de l’enfant, corps et âme, l’âme devant informer le corps et non pas l’inverse (" Quand on ne vit pas comme on pense, on finit par penser comme on vit "). Cela ne va pas sans une certaine ascèse proportionnée à l’âge, mais une ascèse qui ne nie pas le corps mais l’éduque selon la sagesse antique : " Mens sana in corpore sano ". Cette éducation se fait dans une coopération (sub)ordonnée du corps et de l’âme, n’hésitant pas à emprunter les bons éléments des deux pédagogies opposées (loi de l’intérêt, de l’action, de la responsabilité pour l’une, loi de rigueur, de discipline et d’obéissance pour l’autre).

" L’éducateur, résume Henri Charlier, doit être très doux vis-à-vis des consciences toujours mystérieuses, mais très strict sur les règles communes de la vie en famille ou en classe ". (5) Telle a toujours été la pédagogie chrétienne, mêlant éducation de l’âme et apprentissage de la vie communautaire, faisant coopérer bien personnel et bien commun pour le salut de tous. L’amour véritable est le gouvernail de la pédagogie comme de la morale. Il commande tout car il rend vraiment responsable. " Aime et fais ce que tu veux ", dit saint Augustin. C’est vrai de l’enfant comme de l’éducateur. Un enfant qui aime véritablement ses parents n’est pas capable de caprices ou de tromperies à leur égard. Encore faut-il lui apprendre le véritable amour qui implique vertus, ascèse et sacrifices. (...)

" La loi scoute, entraînant les jeunes dans la voie des vertus, les invite à la rectitude morale et à l’esprit d’ascèse, et les oriente ainsi vers Dieu et les appelle à servir leur frères ", déclare Jean-Paul II dans sa Lettre apostolique aux responsables de la Conférence internationale catholique du scoutisme en septembre 1998.

(...)

 


 


NOTES :


(3) Contre certaines mauvaises habitudes, on se reportera à cet égard à l’article très intéressant de l’abbé Hervé de la Tour paru dans la revue Le sel de la terre (n° 38, automne 2001), intitulé " La reconquête dans nos école catholiques ".

(4) Bien sûr, le scoutisme ne vise pas à remplacer l’école structurellement. Sa finalité est d’emblée différente, complémentaire de la famille et de l’école. Il n’empêche qu’elle agit en suppléance d’une déficience intrinsèque de l’école actuelle, qui a progressivement séparé la transmission du savoir et la formation de la personnalité, l’acquisition du savoir et le contact avec le réel. En dehors du scoutisme et de quelques cas particuliers exemplaires, la question se pose pédagogiquement d’une école (institutionnelle) qui, sans retour nostalgique au passé et en tenant compte des évolutions du temps, rétablirait fondamentalement ce lien. Des hommes de terrain comme le P. Sevin, Henri Charlier, Henri Pourrat, Jean Rolin... se la sont notamment posée et ont proposé des pistes possibles. Du point de vue du simple constat, l’enseignement étant devenu ce qu’il est aujourd’hui : à dominante spéculative (trop souvent intellectualiste !) pour une jeunesse inactive (au sens économique) — ce pour quoi et pour qui quasiment toutes les écoles (mêmes traditionalistes) sont faites aujourd’hui : c’est un fait de société —, le scoutisme constitue un " supplément d’âme " dans l’éducation de cette jeunesse en lui proposant, à côté de l’école (et de la famille), un mode d’agir et un cadre de vie différents.

(5) " L’action scolaire ", n° 108 de la revue Itinéraires, décembre 1966).


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