L’école intellectualiste

jeudi 26 juillet 2012
par jabiru

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C’est celle qui va dominer de plus en plus le monde scolaire et éducatif du XVIIe à la première moitié du XXeme, jusqu’à toucher une partie notable du monde catholique, avec des variantes bien entendu selon les différentes congrégations et écoles chrétiennes. (…) Simplement, il serait absurde de nier l’influence progressive et certaine de l’idéalisme (cette " révolution copernicienne ", selon Etienne Gilson) dans le monde de la pensée catholique, depuis Descartes (qui était catholique) et certains jésuites ou oratoriens du XVIIe siècle jusqu’à l’Enseignement catholique sous contrat d’association avec l’État du XXe siècle… Ce qui n’empêche pas la grande pédagogie chrétienne (réaliste) d’avoir heureusement continué, s’adaptant aux aléas du temps, à travers des éducateurs comme le bienheureux César de Bus au début du XVIIème siècle, saint Jean-Baptiste de la Salle, sainte-Madeleine-Sophie Barat au début du XIXème siècle, le chanoine Berto au XXème siècle et tant d’autres qui ont lutté le plus souvent implicitement contre les déviations intellectualistes de l’éducation.

Sous l’influence de Descartes donc et dans sa lignée idéaliste (qu’on peut faire remonter à Platon) c’est la méfiance des sens qui va s’installer abusivement dans cette école de pensée, et par suite la méfiance du monde (sensible) de l’enfant prisonnier des sens et dominé par sa nature corporelle. Par ses penchants naturels, pense t-on, l’enfant, si l’on n’y prend garde, est voué à la corruption, à la jouissance, à la perversité, la méchanceté, l’instabilité, le désordre, l’impulsivité, la colère… N’ira-t-on pas jusqu’à dire que " l’enfance est la vie d’une bête "…

Nous sommes ici à l’opposé de la conception rousseauiste selon laquelle l’homme naît naturellement bon mais la société le corrompt : " L’homme qui médite, affirme Rousseau, est un animal dépravé. ". Dans la conception intellectualiste, c’est l’enfant qui ne médite pas et qui vit dans l’" immédiateté " des sens et de l’instinct qui est corrompu et que la société va redresser par l’éducation, comme dans une maison de correction.

Descartes pense que nous nous trompons " parce que nous avons été enfants avant que d’être hommes ", c’est-à-dire parce que " nous avons jugé des choses qui se sont présentées à nos sens, lorsque nous n’avions pas encore l’usage entier de notre raison ".

Tout le but de la pédagogie intellectualiste sera de sortir peu à peu l’enfant et surtout l’adolescent de cet empire trompeur des sens pour le faire parvenir au monde des idées innées, claires et distinctes (selon la théorie cartésienne), par rupture entre les deux mondes : celui des sens et des idées, celui des enfants et des adultes.

La scolarité intensive, " stakhanoviste " (à rendement quantitatif), telle que nous la connaissons encore aujourd’hui jusqu’à un âge de plus en plus avancé est vraiment née et s’est systématisée peu à peu quand le monde des adultes a commencé à s’éloigner de celui des enfants. (…)Jusqu’au Concile de Trente (qui institua les séminaires), les clercs se formaient également auprès d’autres prêtres, comme plus tard le jeune Jean-Baptiste Vianney auprès de son curé. A cette école de la vie, confrontée au réel, les enfants devenaient mûrs et adultes beaucoup plus tôt. Aussi leur faisait-on confiance très vite en leur confiant des tâches d’adultes à la maison comme dans les champs ou sur le chantier. Ils partageaient l’action, les fêtes et parfois les combats des adultes, sans être marginalisés comme aujourd’hui. Turenne à douze ans dormait sur l’affût d’un canon. Et Condé gagnait à 21 ans la bataille de Rocroy. Ni Molière ni Couperin n’étaient bacheliers. Manquaient-ils de culture générale, interroge Henri Charlier ?

(…) L’erreur de la Renaissance, avec son humanisme, ajoute Pierre Tilloy, est d’avoir séparé la raison de la foi, l’intelligence de la Révélation, les vertus naturelles des vertus surnaturelles. Et cette erreur, avec le renfort de Descartes, a initié non seulement le rationalisme, mais aussi l’intellectualisme. Une des conséquences les plus néfastes de cet intellectualisme, surtout depuis la Révolution sous la poussée de son égalitarisme uniformisant, est de rendre universelle et obligatoire pour tous l’acquisition du savoir libéral ou spéculatif, sans tenir compte du fait qu’il est des individus à l’intelligence spéculative et d’autres à l’intelligence pratique.

(…)


" L’enseignement doit se donner la tête fixe et les bras croisés parce que le corps n’y a aucune part. (1) La mission du surveillant est d’abord méfiance à l’égard du sensible, du corporel. Le corps est l’obstacle numéro un à toute éducation. Il doit être neutralisé pour permettre à la raison de contempler les grands modèles et les grands thèmes universels que chacun doit s’efforcer d’imiter. Ainsi l’élève peut être confronté à la "majesté des théorèmes" à travers les chefs-d’œuvre de la littérature et des arts.

(…)


A la morale du bonheur et de l’honneur héritée de l’Antiquité et du Moyen-Age, l’idéalisme substitue peu à peu une morale du devoir sur le modèle de l’impératif catégorique de Kant : — Tu dois ! Le bien est d’abord ce qu’il faut faire avant même d’être désiré et aimé…

Sur le plan religieux, une telle philosophie aboutit au jansénisme avec l’éloignement, l’écartèlement cette fois entre nature et grâce : le spirituel ne peut être lui-même charnel (au contraire de ce que pensait Péguy)

On comprend aussi que cette pédagogie soit devenue, sous diverses formes, le système d’éducation idéal des régimes dictatoriaux et totalitaires, du régime napoléonien à celui hitlérien ou staliniste. Aucune méthode n’est plus favorable à l’endoctrinement que celle qui " inculque " aux enfants les grandes idées (l’idéologie) du régime en faisant " table rase " (comme disait Descartes) de l’expérience et du réel.

(…)


Notons enfin que l’Éducation nationale comme l’Enseignement catholique, malgré tous leurs efforts pour assimiler les pédagogies nouvelles, sont encore largement tributaires dans leurs structures et dans leur forme (plus que dans leur intention) de cette tradition intellectualiste de l’école française (2) que le P. Rimaud stigmatisait ainsi (dans Eudes) en mars 1948 :

" L’école française est prématurément et exagérément rationnelle, détachée de l’expérience, hostile au geste et à toute pensée qui n’est pas verbale, indifférente à la nature… Les cours prenant la place de la classe, l’information primant la formation, le travail personnel réduit à l’extrême, l’abus des devoirs et des leçons, l’oisiveté imposée aux sens et à la main, le livre devenu l’objet à connaître et non plus l’outil de la connaissance, faisant écran entre la connaissance et le réel, l’universel bachotage enfin, autant de faits patents… "

 

NOTES :

 

(1) Se tenir droit et immobile peut être aussi une manière d’éduquer à la maîtrise de soi, comme l’utilise par exemple le scoutisme dans la position du " toujours prêt " au rassemblement. Tout dépend de l’intention du commandement et de la durée du geste. En outre, l’école de pensée intellectualiste, qui naît avec l’idéalisme cartésien, se manifeste à l’origine davantage comme une déviation (plus ou moins importante) de la pédagogie chrétienne que comme une école pédagogique proprement dite, créée quasiment ex nihil, à l’instar de l’école nouvelle avec ses techniciens et ses experts spécifiques. Si bien que la parabole du bon grain et de l’ivraie s’applique spécialement aux établissements catholiques touchés par ce virus…

(2) L’un des paradoxes de l’école contemporaine est d’avoir voulu remplacer le savoir spéculatif par un savoir pratique (soi-disant ouvert sur la vie), mais enseigné non à la manière des écoles corporatives mais à la manière des écoles spéculatives, dans une confusion des genres affligeante. Ce qu’Henri Charlier appelait par caricature " l’apprentissage de la natation par correspondance "…


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