La laborieuse conquête des milieux ecclésiastiques

vendredi 20 juillet 2012
par jabiru

 

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Bien que le nombre de prêtres et d’évêques convaincus par les SdF augmente de jour en jour, bien que le Pape se montre dès le début un farouche défenseur du scoutisme catholique, la progression ne se fait pas continuellement, dans un climat serein…loin de là ! "En 1924, 1925, et surtout de 1927 à 1929 encore, l’Association est de nouveau attaquée à Rome(…), et passera assez près d’une condamnation."(1). Si nous avons peu de renseignements sur la campagne, entre 1927 et 1929, de certains évêques français dénonçant le laïcisme des SdF, en revanche le procès intenté à Rome en 1924 contre la Fédération française est relativement bien connu. Il oblige le père Sevin à se précipiter d’urgence auprès du Saint-Père pour défendre sa cause.

La cabale s’attaque à l’article six de la loi SdF (il n’existe pas tel quel chez BP) : le scout voit Dieu dans la nature. La formulation quelque peu équivoque de cet article fournit la preuve irréfutable des liens des SdF avec le théosophisme. Le père Sevin réussit tout de même à sauver son oeuvre, et, après décision de l’Assemblée générale, le sixième article devient : le scout voit dans la nature l’œuvre de Dieu. Au même moment, un important dossier dactylographié de soixante-dix-neuf pages sur "le scoutisme catholique et la théosophie" circule en France. Il se termine sur cette imprécation : "Le scoutisme a pris pour totem, pour patron, un saint Georges symbolique. Nous prions le vrai saint Georges de l’Eglise de Jésus-Christ d’occire cette bête qui fait tant de ravages, cette bête puante qui n’est autre que la théosophie et d’occire avec elle son affreux avorton le scoutisme."(2).

C’est sur ce document que s’appuie la Revue internationale des sociétés secrètes (intégriste) pour rédiger sa série d’articles contre le scoutisme, catholique ou non, en 1924. (3). "Comme toute Internationale, le scoutisme est interconfessionnel. D’origine protestante, il a accepté pleinement le contrôle protestant." L’auteur, ici, extrapole quelque peu. Effectivement, BP, qui insiste régulièrement pour que sa méthode s’appuie sur une base religieuse, n’introduit pourtant aucun élément religieux dans le scoutisme international. Seul la croyance en Dieu est obligatoire, on en a déjà parlé. A chaque association d’ajouter ou de transformer, en fonction de sa confession, ce que bon lui semble. Un aumônier jésuite refuse l’accusation de protestantisme. "On reproche au fondateur d’être protestant. c’est incontestable. Mais il n’en ait pas moins historiquement vrai que le mouvement scout a été, en Angleterre, soutenu principalement par les catholiques." (4). Quant à la dépendance vis-à-vis du siège londonien, elle relève de la fiction. En Angleterre, aux balbutiements du scoutisme, les autorités anglicanes s’avèrent plus réticentes que les évêques catholiques à l’égard de cette nouvelle pédagogie. Baden-Powell laisse la nomination des chefs et des aumôniers des troupes catholiques à la hiérarchie ecclésiastique : il se contente de signer les brevets des candidats qu’on lui présente. Il ne révèle ainsi aucune volonté de contrôler les troupes catholiques, qui pourraient d’ailleurs sans inconvénient quitter l’association anglaise si elles se sentaient menacées.

Le même article de la revue intégriste continue : "Depuis la réorganisation de 1910-1911, c’est la théosophie qui semble avoir fourni à sir Baden-Powell les éléments de sa doctrine. La fameuse Annie Besant devient l’inspiratrice, la théoricienne reconnue du mouvement ; elle fait patronner le scoutisme par tous les congrès de la société théosophique.(…). Les deux millions (environ) de scouts, même catholiques, qu’on comptait l’an passé dans le monde entier, sont en fait dirigés par une organisation occulte, aux mains de la judéo-maçonnerie.(…). Comment oublier, d’ailleurs, que le protestant Baden-Powell est franc-maçon, dignitaire de Loge, et que la sœur Annie Besant est 33e ?" En réalité, la "théoricienne reconnue du mouvement" vit, au moment où ces lignes sont écrites, en Inde, depuis au moins 1916, date à laquelle elle y fonde des scouts avec les autochtones, sans l’accord de BP, qui ne veut pas d’ennui avec le vice-roi, hostile à cette idée. Elle n’a certainement pas fait de scoutisme auparavant, en Angleterre, puisqu’elle ne prononce sa promesse qu’en 1921, lors d’une visite de Baden-Powell. En revanche, elle est effectivement connue comme théosophiste militante, et la reconnaissance de ses scouts par Baden-Powell en a choqué plus d’un. De là à en faire une personnalité importante du Bureau londonien, il y a tout de même une marge ! Le choix d’Annie Besant, pour ceux qui connaissent sa véritable position dans le mouvement, laisserait plutôt croire que la Sapinière n’a trouvé personne de mieux placé à accuser…

Mais l’article en arrive à mettre les SdF dans la même lignée. "Ah ! pauvre enfant(…). Combien aveugles ceux qui, ayant renoncé même à te baptiser genêt, t’appellent aujourd’hui louveteau, à la mode maçonnique, toi, l’enfant d’un père patriote et d’une mère chrétienne, t’apprennent à pousser un cri de bête en guise de prière, te dressent aux signes et aux disciplines de l’Occulte et te font porter son drapeau vert en manière d’étendard !(…). En vérité, qu’on relise à présent les Protocoles (sic) (5) et, dans ce plan infernal de désintégration de la vieille âme chrétienne, qu’on dise si jamais système plus habile et plus formidable, pour la conquête des âmes avait encore été mis au service des sectes pour le prochain triomphe de la judéo-maçonnerie ?(…). Les Soviets font peur ; un danger plus pressant, parce que plus subtil, c’est le boy-scoutisme dont personne ne s’alarme." (5).

Il faut reconnaître que le scoutisme, avec ses pratiques particulières et parfois étranges, intrigue souvent, vu de l’extérieur. Par exemple, nous avons relevé un article du Temps, qui dénonce violemment le louvetisme. L’article semble truffé d’erreurs et d’exagérations pour qui connaît le système, mais révèle justement le regard d’un critique indépendant a priori des préventions de l’Eglise catholique, mais extérieur au mouvement scout. On comprend mieux, ensuite, comment un catholique, méfiant dès le début face à une oeuvre d’origine anglicane, se retourne vite contre le scoutisme. "J’ai sous les yeux le bulletin mensuel des chefs unionistes de France.(…). J’ai l’impression que beaucoup de philosophes ne considéreront pas comme une précieuse conquête de la pédagogie moderne cet élan de mysticisme primitif et de retour systématique à la nature sauvage. Il y a là, dans cet idéal animal, dans ce violent appétit d’obéissance passive et dans ce respect instinctif des cyniques et cruelles lois de la jungle, un état d’esprit vraiment troublant. Fonder les relations des créatures humaines sur le modèle de celles des fauves, vouloir que l’homme soit plus complètement encore un loup pour l’homme, apprendre à nos enfants à marcher à quatre pattes et à hurler à la lune, est-ce vraiment, dans le domaine de la sociologie et de la morale, le dernier mot du progrès ?" (6). En fait, on ne demande pas au petit garçon de se comporter comme un louveteau quelconque, mais comme un louveteau de la bande d’Akéla, discipliné et curieux d’apprendre. Et plutôt que de respecter la loi d’une jungle cruelle et cynique, il doit s’inspirer du Livre de la jungle, où chacun tient sa place sans empiéter sur celle d’autrui, remplit ses responsabilités, et rend service à toute occasion. L’article entier semble ignorer ce conte, fondement et raison d’être du louvetisme, et croire que le but consiste à transformer le garçon en réel louveteau. Quant à marcher à quatre pattes, il s’agit évidemment d’une légende…une de plus ! Et le "grand hurlement" des louveteaux ressemble bien peu à un cri d’animal : c’est une scansion de la devise <<Akela, nous ferons de notre mieux>>. De plus, l’accusation d’obéissance passive oublie que le scoutisme suscite l’initiative, et comporte, parmi ses cinq buts, la formation du caractère. Il demande, au contraire, une obéissance libre, avec adhésion consciente de la volonté. Enfin, le louvetisme ne tend absolument pas à transformer le petit garçon en animal mais à le préparer au scoutisme. Or la cérémonie de montée à la troupe figure le passage de la Waigungua, rivière qui, dans le Livre de la Jungle, sépare le monde animal de celui des humains. Pendant trois ou quatre ans, on plonge donc le garçon dans un monde imaginaire tout en le préparant à le quitter pour rejoindre le monde réel et la maturité scoute, qui forme bien un homme digne de ce nom.

Toutes les pratiques scoutes, qui paraissent facilement étranges de l’extérieur, expliquent les difficultés des SdF à gagner à leur cause les adultes car, au contraire, les jeunes garçons sont très attirés par ces activités aventureuses. Cependant, une fois passés de l’autre côté de la barrière, les convaincus du scoutisme ont tendance à mépriser les autres oeuvres. C’est un prêtre qui parle : "Presque tous les patronages se sont vus forcés, comme moyen d’attrait, d’avoir une société de gymnastique ou une équipe de foot, par exemple.(…). Et je prétend, pour avoir fait l’expérience des deux, que l’on obtient beaucoup plus des scouts que d’une équipe de foot, par exemple.(…). Le scoutisme est une méthode d’éducation complète qui prend l’enfant tout entier. Nos patronages se contentent souvent d’être des oeuvres de préservation -et c’est déjà beaucoup- le scoutisme cherche à faire davantage, à faire des hommes, à faire des chefs, à faire des hommes et des chefs chrétiens." (7).

Mais dans l’ensemble, les SdF, derniers nés des mouvements catholiques, et déjà suffisamment critiqués sans provoquer, cherchent plutôt la conciliation, et rassurent leurs concurrents : "Il y aura toujours un très grand nombre d’enfants -et ce sera le plus grand nombre- qui au milieu et aux méthodes scoutes, préféreront le cadre et les méthodes du patronage. L’accord que nous avons signé avec la F.G.S.P.F. (Fédération Gymnastique et Sportive des Patronages de France)(…) prouve que non seulement il n’y a ni antagonisme ni concurrence entre les troupes scoutes catholiques et les patronages, mais que les uns et les autres peuvent, suivant les circonstances, se faire des emprunts très utiles et se compléter harmonieusement ou même cohabiter sans se nuire." (8). Le chanoine Cornette, auteur de ces lignes, cite alors en note des articles de cet accord : "Article premier : La fédération des SdF ne reconnaît en France comme fédération ou association s’occupant d’exercices physiques (qualifiés sports, gymnastique, préparation militaire) que la F.G.S.P.F., et déclare ne vouloir accepter, en ces matières, d’autres directives que les siennes. Huitième article : La F.G.S.P.F. considère les SdF comme la seule fédération ou association de scouts à laquelle puissent adhérer les groupements de scouts catholiques." (8). D’abord considérés comme insolites, les SdF entrent petit à petit dans le cadre des oeuvres catholiques.

C’est ainsi que, malgré les divers adversaires du scoutisme, les SdF conquièrent peu à peu les milieux ecclésiastiques. Ils s’en occupent prioritairement dès leur fondation en 1920. Il faut commencer par gagner les évêques, seuls habilités à accepter l’ouverture d’une troupe dans leur diocèse. Dès le début, Mgr. Tiberghien accepte de faire partie du comité d’honneur des SdF… mais il y est bien le seul évêque. Et parmi les prélats, le premier à convaincre est l’archevêque de Paris, où se trouve le siège social de l’Association. Tant que Mgr. Amette tient cette fonction, les SdF sont assurés de son soutien : on se souvient qu’il a lui-même encouragé le chanoine Cornette à fonder une fédération catholique. Mais il meurt le 29 août 1920…tout semble alors compromis. L’intérim, Mgr. Gosselin, suspend de toutes ses fonctions le chanoine Cornette, qui doit attendre la nomination du cardinal Dubois, en novembre, pour rentrer en grâce.

Dès l’été 1920, l’aumônier général envoie une circulaire à tous les évêques de France, pour les persuader de l’opportunité d’un scoutisme catholique. Mais il est loin de les convaincre tous. Il ne se décourage pourtant pas, et il part avec le général de Salins, Chef scout de l’Association, accomplir la tournée des évêchés de France. Pendant l’hiver, un grand pas en avant est accompli. Plus tard, le père Doncoeur raconte : "Quand, le 17 janvier 1921, le comité des SdF avait été appelé à l’archevêché de Paris, le cardinal Dubois lui présenta deux documents(…). C’était un réquisitoire copieux où, le scoutisme étant chargé de tous les crimes de la terre, on requérait contre lui les censures et les foudres de l’Eglise.(…). Alors, le regard s’illuminant de finesse souriante, le cardinal déchira le factum anonyme et en jeta tranquillement les débris au feu." (9). Il écrit alors au chanoine Cornette : "Ce m’est une joie et une espérance de voir groupée notre chère jeunesse sous les auspices de l’autorité ecclésiastique pour une formation physique et morale inspirée des purs principes et des saines règles de la doctrine catholique. Le but des SdF est de faire revivre par une discipline appropriée aux conditions de la société actuelle l’idéal si chrétien, si français de la chevalerie." (10). Il encourage alors l’expansion des SdF. Par exemple, l’abbé Agar, curé de l’Ile Saint-Denis témoigne que, lorsqu’il a hésité à se lancer dans le scoutisme, il a demandé une audience au cardinal Dubois. <<Fondez les SdF dans votre paroisse, lui conseille l’archevêque de Paris, vous ne sauriez croire le bien que les scouts de monsieur l’abbé Cornette peuvent faire à vos enfants s’ils savent bien comprendre le scoutisme, et le bien qui par eux se fera dans votre paroisse>>. Le prélat vient alors lui-même bénir, le 2 avril 1922, les promesses des huit premiers scouts de la troupe. C’est encore le cardinal Dubois qui présente favorablement les SdF au Pape Pie XI, et permet ainsi leur reconnaissance à Rome.

En 1921, les SdF reçoivent les encouragements des archevêques d’Aix et de Nice, et des évêques de Meaux, Strasbourg, Amiens et Saint-Flour. Les approbations se gagnent lentement, une à une. Dans la revue de l’Association Le Chef, encore en 1923, on présente comme un grand honneur le soutien d’un évêque. Et on cite leurs mots d’encouragements, par exemple ceux de l’archevêque de Rouen : "Autant je désapprouve le mélange des religions dans les mêmes groupes, car c’est toujours au détriment de l’intégrité de la Foi, autant je bénis les scouts catholiques qui permettent à nos chers jeunes gens de bénéficier de cette admirable discipline physique et morale." (11). De son côté, l’évêque de Fréjus juge le scoutisme comme une "institution qui, bien que protestante et britannique d’origine, répond si sincèrement aux leçons authentiques de l’Evangile et aux traditions chevaleresques de notre pays." (11).

Résultat de tant d’efforts : en 1923, trente-sept diocèses sont acquis, sur quatre-vingt-six au total, en 1926, soixante, mais il faut attendre 1943 pour vaincre la dernière résistance ! Le scoutisme peine donc considérablement à faire l’unanimité. Sa situation dans les séminaires montre bien aussi les avis partagés à son sujet. En 1934, d’après le BdL n°45, certains séminaires interdisent à leurs élèves de participer à des camps scouts, alors que d’autres présentent en cours la méthode. D’après un article anonyme, un grand séminaire a même son clan de séminaristes-routiers. Dans les années trente, une tentative de regroupement des séminaristes scouts à Issy-les-Moulinaux finit par échoir. Il reste tout de même assez de séminaristes autorisés à poursuivre leurs activités scoutes pour que la Fédération organise un camp-école pour séminaristes aux vacances de Pâques 1934. Si tout le milieu ecclésiastique n’est pas convaincu, les SdF ne manquent pourtant pas d’aumôniers ; beaucoup de prêtres et d’évêques les encouragent. De plus, les nombreuses vocations sacerdotales parmi les scouts donnent bientôt des prêtres qui ont connu la vie de troupe. Quant à la presse catholique, malgré ce que l’on a lu chez les intégristes, elle se montre, dans l’ensemble, rapidement favorable. Et, dès septembre 1922, Le Chef peut parler, à propos du premier camp national de Chamarande, "d’articles élogieux parus dans la Semaine religieuse de Paris, ou dans la presse catholique de Paris et de province." (12).



NOTES :

1.Philippe Laneyrie, Les SdF, Le Cerf, Paris,1985,p.72.

2.D’après J.-J. Gauthé, Du secret scout,déc.1990.

3.Pierre Colmet, in la Revue internationale des sociétés secrètes, 1924,p.345 à 348.

4.Père Escoula ,s.j., in Le Chef n°72,avril 1930,p.170.

5.Il s’agit certainement des Protocoles des sages de Sion, recueil de prétendus procès-verbaux de séances tenues secrètement en 1897 à Bâle, lors du premier congrès sioniste. Ils exposent un programme de conquête du monde par les Juifs, et alimentent donc les arguments anti-sémites.

6."Louveterie",in le Temps,27 mars 1924.

7.Abbé Bréhier, in Le Chef n°34,mars-avril 1926,p.25.

8.Chanoine Cornette, L’éducation morale par le scoutisme catholique, édition des SdF, Paris,1921,p.37.

9.Père Doncoeur, s.j., La reconstruction spirituelle du pays:les SdF, in Etudes n°5 du tome 186e, mars 1926, p.527, publié à La Hutte, Paris, 1926.

10.lettre citée par le père Sevin, dans Le Scoutisme, Spes, Paris, 1922, p.333.

11.in Le Chef n°14,avr.-mai 1923,p.185 et 186.

12.Père Sevin, s.j., in Le Chef n°7,sept.1922,p.12.


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